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La mémoire de Saint Félix Tournegat, c’était sa doyenne, Madame Amouroux qui vivait seule avec son fils, un sexagénaire contraint au célibat par une pénurie chronique de filles à marier dans la commune. Leur ancestrale demeure, proche de l’église, faisait face à celle d’un vieux couple de paysans qui s’appelait, lui aussi, Amouroux. Les deux familles ne s’adressaient plus la parole depuis une éternité, sans savoir au juste pourquoi. La discorde datait de bien avant leur naissance, probablement d’un autre siècle et s’était transmise de génération en génération. Il ne fallait surtout pas les confondre. Ils en auraient pris ombrage. Alors pour les distinguer, depuis fort longtemps aussi, les habitants du village les désignaient géographiquement, leur maison faisant office de repère. Il y avait les Amouroux Nord, et les Amouroux Sud. Les premiers votaient à droite parce que les seconds votaient à gauche et non par conviction politique. Nul doute que les Indiens d’Amérique confrontés dans leurs tribus à un cas identique auraient surnommé ces deux familles pourtant issues d’un ancêtre commun « les contraires ». Elles savaient toutes deux des tas de choses sur le passé de Saint Félix et la vie extrêmement rude des paysans du coin dans les temps anciens. Aussi pour ne pas me priver de leurs connaissances respectives, profitant de ma condition d’allogène, j’évitai de choisir mon camp et selon ma curiosité du moment, quand je rendais visite aux Amouroux nord ou aux Amouroux sud, je prenais soin de garer mon vélo à l’entrée du village et de me faire le plus discret possible. Surpris de l’intérêt que je leur portai, sans autre arrière pensée que de parfaire mes connaissances, les deux familles répondaient bien volontiers à mes questions.

Pour en savoir davantage sur le champ de la vierge et tenter de résoudre l’énigme du cairn qui trônait là-haut, au faîte du piémont dominant à la fois la vallée de Pamiers et celle de Mirepoix, c’est la plus âgée, madame Amouroux sud que j’allais voir. Son fils, Henri, un petit homme effacé à lunettes, me conduisit jusqu'à elle puis disparut discrètement dans le jardin. La très vieille dame, tout de noir vêtue, assise près de la table qui occupait le centre de la pièce, offrait son dos à la douce chaleur d’une cuisinière en fonte sur laquelle mijotait le fricot du jour. Une pendule ventrue toute damasquinée, avec un balancier de cuivre artistement ciselé et serti de verres multicolores, trônait en majesté dans ce décor austère. Elle datait d’un lointain aïeul et n’était pas à vendre, même pour tous les diamants du monde. C’était la seule œuvre d’art dans cette humble bâtisse aux murs lézardés, une compagne des bons et des mauvais jours qui, depuis sa plus tendre enfance, lui avait martelé d’un son grave la marche inexorable du temps. Maintenant en douceur, elle l’acheminait vers la mort.

La doyenne s’exprimait d’une voix apaisée, à peine audible, en faisant chanter les mots avec un accent occitan beaucoup plus musical que dans l’Aude voisine où les R résonnent comme des éboulis de pierres. De sa bouche, j’appris que Montagnac avait appartenu jadis au marquis d’Orgex, un hobereau très pieux qui avait décidé, afin d’honorer la vierge marie de lui consacrer un monument à l’endroit le plus haut de ses terres, pour qu’elle soit vue de loin. Il en avait parlé au curé de Saint Félix et tous deux étaient partis en voiture à cheval dans une « sainterie » de la région pour y quérir une madone en marbre. Ils choisirent la plus imposante et la ramenèrent ici, dans l’église, en attendant que les ouvriers du domaine aient achevé son socle.

Le dimanche suivant, une grande procession eut lieu à laquelle assistaient tous les habitants du pays. En tête marchait le curé, barrette noire, aube blanche et chasuble mauve tenant à deux mains le saint-sacrement ainsi que deux rangées d’enfants de chœur en soutane écarlate et surplis blanc. La statue était fixée sur une planche soutenue par deux longues poutres. Six hommes endimanchés la portaient. Ils avançaient lentement, d’un air grave et concentré, conscients d’être le point de mire de toute l’assistance qui guettait le moindre faux pas.

Derrière eux, les voix claires et distinctes du marquis et de sa famille en grande tenue, chantant le Salve Régina, dominaient les psalmodies inaudibles des centaines de paysans qui suivaient le cortège dans des habits trop neufs, réservé exclusivement aux grands événements de la vie. Cette longue chenille humaine passa devant Montagnac puis ondula avec lenteur jusqu’au bout de la côte. Arrivée à destination, elle quitta la route, entra dans le champ, se reforma en carré et s’agenouilla.

À ce stade du récit, la doyenne observa une pause. Le va et vient du balancier de l’horloge donnait à son silence l’intensité d’un suspense. Elle reprit d’une voix haletante.

- Deux porteurs vinrent installer la vierge sur son socle et rejoignirent les autres. Alors, monsieur Bertolino, alors, juste au moment où le curé et la foule entonnaient l’ave Maria, un lourd nuage noir se forma là-bas, sur le Saint-Barthélemy. Un vent terrible se mit à souffler qui fit s’envoler chapeaux et casquettes et… Et boudiou ! …

Saisie par l’émotion, elle ouvrit la bouche sans qu’un son en sortit. Doucement je caressai sa main aux veines bleues qui était resté posée sur la table. Elle se calma et reprit comme dans un râle.

- Il y eut un coup de tonnerre assourdissant et macarel ! un éclair fit exploser la vierge !

Elle n’eut pas besoin de me raconter la suite. Elle était d’ailleurs dans l’incapacité de le faire. Cette évocation l’avait terrorisée. Je la remerciai puis m’inclinai avec respect avant de refermer doucement la porte qui effaça de ma vue son visage inquiet et son regard d’un bleu délavé par les ans. Quand je réenfourchai ma bécane, j’imaginai aisément la suite de l’histoire. Des gens terrorisés qui s'éparpillent dans toutes les directions en poussant de grands cris, un prêtre tétanisé qui croyant avoir vu le diable en laisse tomber son saint-sacrement, un marquis furieux d’avoir montré sa peur devant ses domestiques et qui envisage sérieusement de vendre son domaine pour aller s’installer ailleurs.

Je comprenais pourquoi depuis tout ce temps personne n’avait osé détruire le socle du champ de la vierge que je décidai dans la foulée d’aller observer de plus près. Je passai donc devant Montagnac en danseuse sans m’arrêter et arrivai relativement vite sur les lieux. Mes yeux se portèrent sur le pic du Barthélemy léché par un soleil rasant qui faisait étinceler les dernières traces de neige. Bien que la réaction de rejet fût partie de là, j’ai très vite pensé qu’elle venait d’ailleurs, peut-être de ce rocher plat en forme de table sur lequel avait été érigé le piédestal qui aujourd’hui ressemblait à un cairn. Je couchai ma bécane dans l’herbe, m’assis en tailleur et restai un long moment à contempler la montagne dans une vacuité d’esprit totale.

Peu à peu l’idée germa en moi que je me trouvai sur une ancienne table sacrificielle ayant peut-être servi aux descendants des chasseurs-cueilleurs de l’époque magdalénienne. Leurs artistes avaient laissé, près de Tarascon-sur-Ariège, dans les grottes de Niaux, quelques chefs-d’œuvre pariétaux. Rien ne les empêchait de venir rôder par ici, de s’y implanter et d’y attendre paisiblement, près de l’abondant gibier qui venait s’abreuver dans l’Hers, la révolution néolithique qui allait entièrement modifier leurs us et coutumes. En observant le sol de plus près je crus discerner, dans ce qui pouvait n’être que de simples fissures, de petits canaux qui auraient pu servir à l’écoulement du sang. Pourquoi avais-je ces prémonitions ? Qui me les inspirait ? Selon moi, il ne faisait plus de doute que cet emplacement était chargé de forces telluriques et que si je les ressentais, nos lointains ancêtres, plus branchés que nous en ce domaine, les avaient forcément détectées. Ce cadre grandiose face à la montagne et cette roche naturellement plate, idéale pour procéder à des cérémonies propitiatoires, des sortes d’haruspicines, avait dû être considéré comme un lieu prédestiné par les chamanes et les devins de la préhistoire. Vouloir y implanter une vierge ne pouvait être ressenti que comme une provocation par cette vieille terre païenne d’où ce courroux décrit par la doyenne qui avait mis en fuite les profanateurs.

Quand, revenu à Montagnac, je fis part de mes intuitions à la famille, j’eus droit à quelques vannes de la part de Paola et Renata, aux ricanements dubitatifs d’Alexis et au sourire amusé de José. Pourtant, mon entêtement à leur en parler finit par porter ses fruits. Comme moi, mes enfants surnommèrent le socle fracassé de la vierge, « la pierre tellurique » et le soir à l’heure où les Pyrénées se tintaient de mauve, nous allions en groupe, nous y asseoir pour fumer quelques joints tout en guettant l’apparition des étoiles. Les chevaux qui paissaient en contrebas se rapprochaient de notre cercle. L’un d’eux appelé Dilovan avait pris l’habitude de venir lécher ma tonsure sur le haut de mon crâne. Souvent, une petite brise chargée d’arômes exaltait nos sensations. Nous, d’ordinaire dissipés et bavards, goûtions dans un silence grésillant d’insectes, ce moment de communion intense avec cette portion de territoire ariégeois. Grâce à ma bicyclette, j’allais quérir dans les parages d’autres indices pouvant confirmer mes prémonitions.

Une fois dépassé le champ de la vierge frontalier du vallon de Saint Félix débouchant dans la vallée de Pamiers et du val suivant qui conduit à Mirepoix, la route descend rapidement rejoindre le cours de l’Hers à Teilhet, bourg rural bâti près d’une courbe de la rivière. Là, au lieu de suivre l'itinéraire normal qui remonte son cours sinueux, le cycliste solitaire bifurque à droite sur une vicinale qui, entre emblavures, friches et bosquets le conduit jusqu’à Vals ou dans un silence parfois troublé au loin par un tracteur de passage, des maisons de pierres jaunes, certaines fraîchement crépies, d’autres à colombages, avec leurs murs ventrus et leurs volets de guingois, semblent mutuellement s’épauler pour ne pas s’effondrer sous le poids de leurs siècles. Elles sont regroupées autour d’une butte formée par des blocs de poudingue agglomérés dans ce virage de l’Hers vif à la fin du pléistocène quand les glaciers pyrénéens ont commencé à fondre, transformant les talwegs en torrents monstrueux. 

Le champ de la viergeLe champ de la vierge
Le champ de la viergeLe champ de la vierge

L’église austère est puissante, tranche avec l’humilité de cette humble localité ariégeoise. De loin, avec son mur clocher, elle donne l’impression d’un château fort soudain déserté par on ne sait quel seigneur ombrageux qui aurait fait édifier là un repaire secret pour y cacher ses forfaits, ou encore, évoque un refuge de templiers ayant fui les fureurs de tous ceux qui, à l’instar du Roi Philippe IV le Bel, en voulaient à leur pouvoir et guignaient leur trésor. Toutefois, plus on se rapproche de l’édifice religieux, plus l’imaginaire cède la place à une réalité moins fantasque mais tout aussi captivante. L’ensemble repose sur trois niveaux : l’église primitive remontant, dit-on, à l’époque carolingienne. On y accède par un escalier taillé dans une faille naturelle de roche qui semble nous conduire dans les entrailles de la terre où les tous premiers chrétiens sont venus prier, voire fuir les persécutions. Juste au-dessus se trouve la chapelle Sainte Marie édifiée, elle, entre le 11 et le 12ème siècle. Évidemment, la plupart des visiteurs s’attardent surtout à contempler les fresques romanes exceptionnelles qui ornent ses voûtes dont l’Annonciation, la nativité de Jésus, le Christ en majesté, etc.… Je sais que cette abréviation  « etc. » ne serait pas appréciée des médiévistes qui ont passé des heures à s’extasier devant ces peintures attendrissantes aux teintes d’une délicatesse infinie, si inattendues en ce lieu. Hélas, ayant encore du chemin à faire et des questions à me poser, je ne peux prolonger indéfiniment ma contemplation et passe à l’étage supérieur, où, à ciel ouvert, accolé à la tour clocher, se situe la chapelle Saint-Michel, édifiée entre le 12ème et le 13ème siècle elle aussi, mais entièrement  restaurée au 19ème.

Poussant plus loin ma curiosité, je traverse le vieux cimetière, puis grimpe au faîte de la colline en poudingue d’où on peut contempler l’Hers vif dessinant ses méandres dans une plaine qui s’étend jusqu’aux Pyrénées. Prenant alors le temps de m’asseoir, je laisse vagabonder mon esprit dans le lointain, le très lointain passé et j’imagine. J’imagine le vaste marécage giboyeux que devait être cet espace libre où la vue n'était gênée par aucun obstacle naturel. Et l’idée qui m’avait traversé en méditant sur le champ de la vierge d’une une jeune horde de chasseurs magdaléniens descendue de la montagne en quête d’un lieu propice s’en trouva confirmée. Je me dis que c’était ici qu’elle s'était arrêtée, oui, ici, sur ce promontoire et l'ayant estimée conforme à ce qu'elle en attendait, elle s’y fixa, d’abord dans un gîte troglodytique qui se muera quelques millénaires plus tard en un lieu de prière, puis dans des huttes qui elle aussi se transformeront en maisons. Près du village actuel, il existe encore un  énorme roc, surnommé la pierre aux sacrifices où les sorciers, dit encore la légende, procédaient aux rituels d’usage. Il est très donc très probable que durant les nuits bleues argentées de pleines lunes, ces colons de la première heure organisaient de grandes cérémonies au champ de la vierge, face au Barthélemy et à la chaîne des Pyrénées d’où leurs ancêtres étaient descendus. Ce n’était que des vaticinations de rêveur, totalement dépourvues de rigueur scientifique, mais j’y crois encore dur comme fer. 

Le champ de la viergeLe champ de la vierge
Le champ de la viergeLe champ de la vierge
Le champ de la viergeLe champ de la vierge
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