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Bon, je fais mon mea-culpa. Je ne connaissais pas, pire, je n’avais jusqu’alors jamais entendu parler d’Alexandre Grothendieck. Il a fallu qu’il meure pour que je me rende compte qu’il avait existé. Vous me direz : c’est normal. On ne peut pas connaître tout le monde. Certes, mais ce monsieur n’était pas tout le monde. C’était le meilleur mathématicien de la planète, un véritable génie qui aurait probablement suscité l’admiration de notre cher Albert Einstein. En 1944, son bac en poche, l'adolescent de 16 ans n'a pas encore été identifié par ses professeurs comme le génie qu'il est. Il s'inscrit en maths à l'université de Montpellier puis, à l'orée de sa thèse, est recommandé à Laurent Schwartz et à Jean Dieudonné.

Cette rencontre a contribué à forger son mythe : les deux grands mathématiciens confient au jeune étudiant une liste de quatorze problèmes non encore élucidés qu'ils considèrent comme un vaste programme de travail pour les années à venir, lui demandent d'en choisir un et de tenter de le clarifier. Quelques mois plus tard, Alexandre Grothendieck revient voir ses maîtres : il a tout résolu.

Après un début de carrière plein de rebonds qui l’a conduit du Brésil aux États-Unis, il rentre en France. Là un industriel passionné de mathématique, Leon Motchane, fasciné par l'intuition et la puissance de travail du jeune homme – il n'a que 27 ans – décide de financer un institut de recherche exceptionnel, conçu sur le modèle de l'institut d'études avancées de Princeton : l’Institut des Hautes Etudes Scientifiques (IHES), entièrement imaginé pour servir d'ecrin à Alexandre Grothendieck, lequel va y entamer une deuxième carrière. Jusqu'en 1970, entouré d'une multitude de talents internationaux, il dirigera son séminaire de géométrie algébrique, qui sera publié sous la forme de dizaines de milliers de pages. Sa nouvelle vision de la géométrie, inspirée par son obsession de repenser la notion d'espace, a bouleversé la manière même de faire des mathématiques. Ses idées ont pour ainsi dire pénétré l'inconscient des mathématiciens. Les notions qu'il a introduites ou développées sont aujourd'hui encore au cœur de la géométrie algébrique et font l'objet d'intenses recherches. « Il était unique dans sa façon de penser, affirme le professeur Pierre Deligne, lauréat du prix Abel 2013, très ému par le décès de son ancien maître. « Il lui fallait comprendre les choses du point de vue le plus général possible et une fois qu’il les avait comprises et clarifiées, le paysage devenait si limpide que les démonstrations semblaient presque triviales. »

En 1968, alors qu’il voulait manifester avec eux, il est pris pour un mandarin par ses élèves. Dur ! Dur ! C’est à ce moment-là qu’il fonde avec deux confrères le groupe « survivre et vivre » animé par l’utopie d’une société fondée sur une écologie combative. C’était compter sans le monde de la finance. Ses différents postes, plus tard, au Collège de France et au CNRS, lui serviront de tribune pour véhiculer ses idées révolutionnaires qui expriment aussi une coupure radicale avec la communauté scientifique. Du jour au lendemain, en 1991, il plaque tout et part avec sa modeste 4L se réfugier en Ariège, à Lasserre, un petit village du Couserans, où les quelque 100 habitants de la commune ont ignoré jusqu'à sa mort qu’ils avaient cohabité avec un génie.

Pourquoi cet homme d’une discrétion exemplaire mérite-t-il un hommage particulier ? Il est né le 28 mars 1928, à Berlin. Son père, Shacha Schapiro, juif de Russie, est photographe et militant anarchiste. Sa mère, Hanka Grotengieck, est une journaliste également très engagée. Quand éclate la guerre d’Espagne, ils partent tous deux, après avoir confié leur fils Alexandre à un pasteur, s’engager auprès des républicains espagnols. À la victoire de Franco, ses parents rentrent en France où il vient les rejoindre. Mais le régime de Vichy va imposer ses dures conditions envers les «étrangers indésirables», tous ces intellectuels antifascistes qui seront entassés dans des camps innommables. Sasha Shapiro, le père d'Alexandre, se retrouvera au Vernet d'Ariège, derrière les barbelés qui longent la RN 20, puis sera, via Drancy, transféré à Auschwitz pour y être gazé. Alexandre, resté avec sa mère, la suit dans le camp de femmes de Rieucros, près de Mende. Là, il peut malgré tout entrer au collège et poursuivre ses études jusqu'à son bac. Le jeune garçon découvre alors les maths qui ne le quitteront plus. Ce sont ces souvenirs que Grothendieck raconte dans « Récolte et Semailles », un ouvrage autobiographique jamais édité mais que vous pouvez lire sur internet. En voici un extrait.

Au lycée, en Allemagne d’abord la première année, puis en France, j’étais bon élève, sans être pour autant "l’élève brillant". Je m’investissais sans compter dans ce qui m’intéressait le plus, et avais tendance à négliger tout le reste, sans trop me soucier de l’appréciation du "prof" concerné. La première année de lycée en France, en 1940, j’étais interné avec ma mère au camp de concentration, à Rieucros. C’était la guerre, et l’on était des étrangers - des "indésirables", comme on disait. Mais l’administration du camp fermait un œil sur les gosses du camp, tout indésirables qu’ils soient. On entrait et sortait un peu comme on voulait. J’étais le plus âgé, et le seul à aller au lycée, à quatre ou cinq kilomètres de là, qu’il neige ou qu’il vente, avec des chaussures de fortune qui toujours prenaient l’eau.

Les dernières années de la guerre, alors que ma mère restait internée au camp, j’étais dans une maison d’enfants du "Secours Suisse", pour enfants réfugiés, au Chambon sur Lignon. On était juifs, pour la plupart, et quand on était averti (par la police locale) qu’il y aurait des rafles de la Gestapo, on allait se cacher dans les bois pour une nuit ou deux, par petits groupes de deux ou trois, sans trop nous rendre compte qu’il y allait bel et bien de notre peau.

Je comprends que cet homme, qui a grandi dans l’un des pires moments de l’histoire, qui a connu l’humiliation et le rejet sous l’occupation allemande, ait pu, à la mi-temps de sa vie, être déçu par l’évolution de l’humanité et la duplicité de ses élites. Je comprends qu’il ait éprouvé le besoin de fuir les honneurs, les prix, la reconnaissance, et de chercher refuge dans l’anonymat d’un hameau ariégeois, où, même là, il est passé inaperçu. Faute d’avoir pu bâtir un espoir sur le devenir de l’homme, lui, le roi des équations les plus complexes, s’est enfermé dans la terrible solitude d’un misanthrope visionnaire. La Madre Tierra lui fera un accueil glorieux.

Le Génie misanthrope
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