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Le poignard Bédouin.

Si je délaisse un peu mon blog ou le mur coloré et ouvert que vous nourrissez de vos réflexions et de vos émois, chères amies et amis, c’est parce que j’essaie tant bien que mal de travailler sur un livre de souvenirs se déroulant dans les années 60. Cet ouvrage n’a pas pour finalité de regretter le passé et de remuer des nostalgies d’homme âgé. Non ! C’est le monde présent qui m’intéresse avant tout et quand je regarde derrière, au lieu de me lamenter sur le temps qui passe, j’essaie, à mon petit niveau, de faire œuvre de mémorialiste et de raconter une époque passionnante qui marqua profondément ma jeunesse.

Curieusement hier, alors que la une des télés et des radios portait sur les tensions à Jérusalem, les attaques au couteau, à la fronde et les ripostes à balles réelles de l’armée israélienne, j’en étais dans mon livre à ma première découverte de la Palestine et à mon arrivée dans la ville qui occupe aujourd’hui encore toute l’actualité. Vous êtes prêts. Allez c’est parti. La machine à remonter le temps nous ramène 50 ans en arrière…

En serpentant dans un paysage aride, écrasé de lumière, la route nous mena jusqu’au col de Moab puis dévala par une succession de virages en épingle à cheveux vers la vallée du Jourdain qui verdoyait au fond de la dépression creusée par le fleuve biblique. Au loin, sur notre gauche, en direction de la mer morte, la plus basse du monde, située à moins 429 mètres d’altitude, les effluves de chaleur produisaient des mirages. L’ancien pont Allenby en fer, il a été rajeuni depuis, fut franchi sans difficulté car de l’autre coté, cette partie de Palestine, c’était encore la Jordanie, la Cisjordanie pour être plus précis.

( Elle avait été intégrée au royaume de Jordanie en 1949, à l’issue de la première guerre déclenchée par la création d’Israël, guerre qui s’était soldée par la défaite de toutes les armées arabes à l’exception des bédouins hachémites qui avaient su garder sous leur contrôle une partie de Jérusalem et la Judée-Samarie. Ce conflit ayant fait voler en éclat le plan de partage de l’ONU, la Jordanie jugea opportun d’annexer les territoires palestiniens que ses troupes avaient vaillamment défendus).

Le Jourdain que je traverserai clandestinement de nuit, dans un lustre à peine, avec un commando de fedayin, ( voir « Les orangers de Jaffa ») avait alors un débit puissant, ce qui n’est hélas plus le cas aujourd’hui. L’irrigation intensive pratiquée dans les fermes et les kibboutz d’Israël l’a, depuis une bonne décennie, transformé en un ruisseau qui ne suffit plus à régénérer la mer morte, victime d’une évaporation intense durant les canicules.

Un moment de réflexion nous retint devant les lambeaux de murailles de l’antique Jéricho bâtie à moins 249 mètres. Comment ces vestiges en briques de terre sèche, encore visibles après des milliers d’années d’érosion, avaient-ils pu s’effondrer au souffle des trompettes ? Et là, il faut avoir la Bible avec soi pour comprendre. Voici ce que dit Josué à son peuple juste avant le combat ?

« La ville et tout ce qu’elle contient est réservée au Seigneur, elle doit donc être détruite. Nous laisserons en vie uniquement Rahab, la prostituée, et tous ceux qui sont dans sa maison, parce qu'elle a caché nos espions ».

Cela devint plus clair à nos yeux. Le son des cornes de bouc n’avait du servir qu’a donner le signal de l’assaut par une porte dérobée que les agents hébreux infiltrés venaient sans doute d’ouvrir.

Cette déduction nous emplit d’une satisfaction sans doute comparable à celle d’un archéologue qui vient de résoudre une énigme apparemment insoluble.

Nous allâmes ensuite jeter un œil ébloui sur la mer morte avant de longer les baraques de tôle, flamboyant au soleil, d’un camp de réfugiés palestiniens établi, telle une base lunaire, sur un sol craquelé et stérile. Comment ne pas imaginer la fournaise qui devait régner dans ces habitations sommaires, invivables de jour, poussant leurs occupants à aller, jusqu’au crépuscule, rechercher un peu de fraicheur dans les rares coins ombragés de cette vallée inscrite dans nos mémoires depuis l’âge du catéchisme. Nous avons fait une provision de bidon d’huile avant de reprendre la route sachant que notre 2CV à la durite fuyante allait devenir très gourmande durant l’escalade des monts de Judée qui, de Jéricho à Jérusalem, franchissent un dénivelé plus de mille mètres. Démarrant à moins 250 au dessous du niveau de la mer, il s’achève à plus 800 à Jérusalem, après avoir serpenté dans un chaos minéral qui, à un moment, me rappela cette phrase de Saint Exupéry dans Terre des hommes : « Sur cette sorte de banquise polaire qui, de toute éternité, n’avait pas formé un seul brin d’herbe, j’étais, comme une semence apportée par les vents, le premier témoignage de la vie ». Bon, j’ai bien précisé à un moment, parce qu’au fond des vals, au creux des roches, se cachaient ici où là quelques îlots de verdures, pas toujours visibles de la route, abritant de très vieux monastères ou des gites de bergers. (Aujourd’hui, Israël y a installé, comme partout ailleurs en Cisjordanie, des colonies juives).

Soudain au bout d’une côte apparut le Mont des Oliviers qui nous offrit une vue panoramique de Jérusalem avec, juste derrière ses remparts, en premier plan, trônant sur son rocher, le dôme doré de la mosquée d’Omar. Un peu en retrait, on apercevait la tour de David, et plus loin encore, les coupoles grises du Saint sépulcre. Des clochers, des minarets, des bulbes, émergeaient d’un fouillis urbain fait de petites maisons aux toits rouges, de vieilles bâtisses en pierre et de murs sans âge que teintaient de lumières orangées un soleil se couchant dans un lit de nuages.

Ah ! La Jérusalem palestinienne ! Elle grouillait alors de vitalité. Commerces, souks, marchands ambulants, portefaix, et devant chaque estaminet des fumeurs de narguilés pensifs ou des joueurs de jacquet se plaisant à faire claquer leurs pions après d’heureux coups de dés. Les ruelles étaient envahies par une foule rieuse et bavarde : frémissement de keffiehs et de châles ballotés au gré des flux humains. Comment ne pas être ému quand on découvre cette cité mythique pour la première fois. Pourtant, plus que les lieux qualifiés de saints que nous avions bien sûr visités, c’est surtout la gentillesse et l’hospitalité des palestiniens vivant dans ce quartier qualifié de musulman, bien qu’il fut aussi habité par de nombreux arabes chrétiens, qui nous est resté en mémoire. Peut-être est-ce dû au fait que les édifices religieux sont restés immuables alors que la population, elle, a changé. Lors de notre passage, une ligne de démarcation, appelée la ligne verte, séparait la ville en deux. D’un côté se dressaient les miradors d’Israël, de l’autre ceux de l’armée Jordanienne. Depuis l’annexion de la partie arabe par l’Etat hébreu qui a fait de Jérusalem sa capitale, un grand nombre de colons juifs s’y sont implantés et l’ambiance y est nettement moins sereine.

(Lors de la guerre des 6 jours, en 1967, les Israéliens qui connaissaient les qualités guerrières des bédouins Jordaniens concentrèrent le gros de leurs forces blindées et de leur aviation sur eux et les repoussèrent au delà du Jourdain. « Nous pensions que nous allions combattre des hommes s’étaient exclamés les vaincus, pas de l’acier ! ». Toute la Cisjordanie fut occupée et bien sûr la partie est de Jérusalem. En 1980 la Knesset (parlement israélien) déclara unilatéralement, au nez et à la barbe des grandes puissances hostiles à cette décision, Jérusalem capitale « éternelle et indivisible » d’Israël).

Le poignard Bédouin.Le poignard Bédouin.Le poignard Bédouin.
Le poignard Bédouin.Le poignard Bédouin.

Ingénieux petits mécanos de la vieille ville. Je les revois encore, noirs de cambouis de la tête au pied, utilisant en guise de cric, pour surélever voitures ou camions, des cales de bois qui laissaient une impression d’équilibre fragile susceptible de se rompre à tout instant. Bravement, ils se glissaient sous les véhicules avec leurs clés, leurs chalumeaux, leurs marteaux, s’agitaient comme des lombrics dans un compost, se brocardaient entre eux tout en travaillant dur. Confiées à leurs mains expertes, Pépète, tel était le nom de notre 2CV, fut mécaniquement remise à neuf. Son châssis qui, à notre insu, s’était fendu, sans doute dans les ornières du Taurus ou des monts Liban, fut ressoudé, la durite solidement brasée avec le bon alliage, le moteur entièrement révisé et cela, à un prix défiant toute concurrence.

- Sir, your car is very funny, but it is a good mechanics. (Monsieur, votre voiture est très rigolote, mais c’est de la bonne mécanique) reconnut, en levant un pouce appréciateur, le poulbot palestinien qui l’avait réparé.

Nous logions dans un hôtel modeste, dont j’ai oublié le nom, où pour une somme dérisoire nous pouvions obtenir un lit sur le toit et jouir d’une vue nocturne exceptionnelle. Presque chaque soir, aux environs de 22 heures, les sentinelles Jordaniennes et Israéliennes échangeaient pendant quelques minutes des tirs nourris et les vieux murs de la cité répercutaient en échos le claquement des balles traçantes qui zébraient le ciel sombre. Bien que très spectaculaires, ces algarades créaient un sentiment d'inquiétude parmi les habitants qui s’attendaient à voir surgir dans leurs rues les centuries de Tsahal. C’était comme si d’un coup tout se figeait et sitôt le hourvari terminé, s'installaient quelques secondes d’un silence sépulcral puis les joueurs de jacquet refaisaient claquer leurs pions, les fumeurs de narguilé recommençaient à rêver à un monde meilleur entre deux bouffées bleuâtres, les marchands de brimborions et de souvenirs pieux à appâter les chalands, les gosses à crier en jouant à cache-cache dans les venelles et les chiens à aboyer. Mektoub ! Ce qui est écrit est écrit.

Pas question pour nous de franchir la ligne de démarcation. Le visa israélien sur nos passeports nous aurait fermé la porte de tous les pays arabes et nous tenions à poursuivre notre périple en Mésopotamie, berceau des premières grandes civilisations, issues de la révolution néolithique qui fécondera ensuite le pourtour du bassin méditerranéen. Or, notre curiosité était essentiellement attirée par le sud. Nous n’avions pas encore lu Fernand Braudel qui parlant d’Israël en tant que peuple écrivit : « Il est certain que son destin, sa force, sa pérennité, ses tourments tiennent à ce qu’il est resté un noyau dur refusant obstinément de se diluer ». Or, en longeant cette ligne verte qui divisait la ville en deux, nous ressentions déjà très nettement que le monde d’en face n’avait pas jeté son dévolu sur la Palestine pour se mélanger à la population locale et que cette implantation d’un état juif en terre arabe provoquerait, à coup sûr, des réactions de rejet de plus en plus dramatiques.

Nous rebroussâmes donc chemin et bercé par le ronron allègre de notre Pépète, nous primes la direction du Jourdain. Une fois le pont Allenby franchi, la route d’Aqaba nous attendait sur la droite avec une escale obligatoire à Pétra où, à l’entrée du défilé de grès ocre abritant sur ses parois de sublimes tombeaux nabatéens vieux de plus de 20 siècles, nomadisait une tribu de bédouins fort accueillants.

Je commis l’imprudence d’admirer le poignard au fourreau incrusté de verroterie de celui qui, âgé d’une quarantaine d’année, semblait être le chef du campement. Il le retira aussi sec du ceinturon qui entourait sa djellaba et me le tendit. Je croyais qu’il voulait me le faire voir de plus près.

- Non, il vous l’offre me dit le guide Jordanien qui proposait ses services aux visiteurs étrangers.

- Je ne puis accepter, fis-je.

- Vous le vexeriez horriblement si vous refusiez. Mais la coutume veut que vous lui donniez autre chose en échange.

On se creusa les méninges pour trouver dans nos bagages ce qui pourrait lui faire plaisir. Finalement j’optais pour une gourde et une ceinture. C’était peu mais l’homme au regard perçant, qui portait une moustache drue sous un nez d’aigle, parut s’en contenter et aujourd’hui, tout en écrivant ces lignes, juste au dessus de mon écran, sur une étagère, j’ai encore ce poignard sous les yeux.

Le poignard Bédouin.
Le poignard Bédouin.Le poignard Bédouin.
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