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Le saint homme de Maché.

Bonjour enfants de chœur, louveteaux et petites jeannettes…

Quand j’étais petit, dans le faubourg populaire de Maché, à Chambéry nous avions un curé que nous aimions tous. Pourtant, nos parents étaient d’ardents communistes et donc des staliniens convaincus. Sous l’occupation où tant de lâches fricotaient avec les nazis ou courbaient l’échine, c’était plus que méritoire, c’était héroïque et certains, arrêtés par la Gestapo, disparurent dans les camps de concentration. Mon père y échappa de justesse. Prévenu par le facteur qui avait lu une lettre de dénonciation avant de la recoller et de la poster le prévint juste à temps. Il partit rejoindre dans les maquis de Maurienne un bataillon de FTPF. Le préposé des postes en revanche fut arrêté à sa place et mourut à Auschwitz. Comme don Camillo, notre curé était donc tombé dans un quartier qui détestait les ensoutanés. C’était une punition. Ce brillant professeur d’histoire à la faculté catholique de Lyon avait, il est vrai un penchant prononcé pour la dive bouteille et son évêque lui avait trouvé un lieu d’expiation à la mesure de son péché. « Mutons-le dans ce faubourg de rouges portés comme lui sur le vin, peut-être y fera-t-il des miracles ». Le prélat ne croyait pas si bien dire. Le chanoine Perroud devint le curé le plus populaire de toutes les Savoie. Allant de maison en maison il tançait les gaillardes commères du parti pour qu’elles envoient leurs enfants au catéchisme et allant de bistrot en bistrot, il sifflait des canons avec les pères, n’hésitant pas à mêler sa voix tonitruante à celle de ces prolos militants dans des chansons à boire qui s’entendaient de loin. Résultat : tous les gamins du bas au haut de Maché assistèrent à ses cours d’instruction religieuse et le dimanche son église était bondée de ménagères portant les chapeaux à résille de madame Michaud, la modiste, et d’ouvriers en bleus de travail immaculés réservés aux jours de sorties.
Ah ! l’église de Maché, non, ce n’était pas une église ordinaire. Le grand crucifix était près de l’autel, la Vierge également. En revanche des statues imposantes de saints étaient alignées sur les parois de la nef. Elles nous fixaient, nous les pêcheurs, de leur regard empreint de bonté ou d’illumination. Il y avait bien sûr saint François d’Assise, saint Antoine de Padoue, saint Benoît, sainte Thérèse, Saint Bernard, Sainte Bernadette, saint Sébastien et j’en passe. Je me rappelle avoir demandé un jour à notre curé, pourquoi il y en avait autant. Il m’avait regardé de son œil bleu malicieux avant de répliquer de sa grosse voix : « Tu sais Jeannot, eux, c’étaient des hommes ou des femmes ordinaires ce n’étaient pas des fils de Dieu comme le Christ, et ce qu’ils ont fait, vu, entendu ou subi, est à la portée de n’importe quel humain. Il suffit pour cela d’avoir la foi ». Eh bien, sachez que depuis ce jour, je me suis mis à les aimer ces saints parce que contrairement à Dieu qui nous terrorisait par ses lourdes menaces si nous commettions le moindre péché, eux éveillaient notre admiration. Au moment du denier du culte, c’était la paroisse de Maché, pourtant la plus indigente de la ville, qui recevait les plus généreuses donations. Certes, quand il arrivait au bas du faubourg, après s’être arrêté pour une « tiote gotta » dans chaque famille, il était parfois ivre mort et il fallait le transporter dans une brouette jusqu’à sa cure. Mon père s’est quelquefois acquitté de cette tâche. Cette humiliante remontée du faubourg était son propre calvaire, mais sitôt arrivé à demeure il sortait de sa somnolence et s’écriait : « Marius, va chercher une bouteille d’Apremont à la cave pour le coup de l’étrier ». Ensuite, il s’endormait en émettant des ronflements aussi puissants que les forges de Vulcain. Le Chanoine Perroud est enterré dans le cimetière de Myans là où la légende dit que la main de la Vierge a arrêté l’éboulement du Mont Granier et c’est en allant me recueillir sur sa tombe que m’est venu l’idée d’écrire un roman sur cette mystérieuse montagne.
Quand on a été Saint-père de son vivant, est-il bien nécessaire de l’être une seconde fois après sa mort ? (Là, je fais allusion à la béatification de Jean-Paul II) En revanche quand je revois notre curé de Maché à l’enterrement d’Ernest Grangeat, exécuté par la gestapo et la milice en 1944, se mettre à chanter la marseillaise en tête du cortège en brandissant haut la croix de son église devant un cordon de nazis menaçants, alors là oui, je me dis qu’un tel homme aurait mérité la sanctification.

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Le saint homme de Maché.

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