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Commémoration.

Je devais avoir 9 ans. Nous venions de quitter le faubourg Maché où j’avais passé une petite enfance indocile et hardie sous l’occupation. Nous gravissions ma mère et moi la montée de Bellevue qui, passant juste au dessus de mon école, nous conduisait à notre nouvelle demeure. J’avais écrit deux lignes sur une page de cahier, deux lignes que je trouvais banales et que j’hésitais à remettre à sa destinataire. Arrivé à la hauteur de la sapinière qui surplombe Chambéry, je prétextai une ampoule à mon talon afin que nous puissions nous asseoir dans l’herbe fraiche, le temps d’enlever ma galoche pour soulager mon pied. Et là, presque gêné par la pauvreté de mon texte, je le lui tendis et guettai sa réaction. Je n’eus pas à attendre. Elle retira ses lunettes pour essuyer deux grosses larmes.

- Merci mon coco, me dit elle avec son accent de Marseille.

Et elle se pencha vers moi pour me serrer contre sa poitrine. Grandes furent ma surprise et ma joie d’avoir provoqué une telle effusion avec cette simple phrase : « Maman qui nous élève et qui nous mène au bien, j’espère qu’aujourd’hui ton cœur est aussi joyeux que le mien ».

Nous étions en 1945. C’était la fête des mères.

Hier sur TV5 l’on rediffusait VERDUN, l’excellent documentaire historique d’Isabelle Clarke et Daniel Costelle. Je ne vous cache pas que ces généraux français ou allemands, dirigeant la guerre à distance dans de somptueux châteaux où - comme Pétain qui se divertissait la nuit dans les bras de ses nombreuses maitresses - aucun ne se souciait des carnages engendrés par ses plans de batailles élaborés sur des cartes d’état-major à l’abri du chaos, aujourd’hui encore me mettent hors de moi. Comment a-t-on pu accepter une telle vésanie ? Comment des millions d’hommes se sont-ils laissés conduire dans une boucherie sans nom tels des troupeaux que l’on mène à l’abattoir ? Il y eut certes en 1917, sous l’influence des prodromes de la révolution russe, des crosses en l’air après l’offensive Nivelle sur le Chemin des Dames mais la répression (3500 condamnations au total, 1381 aux travaux forcés et 554 à mort) orchestrée par le même Pétain mit fin aux velléités de révolte. (Voir sur ce thème « Les sentiers de la gloire » le film de Stanley Kubrik avec le remarquable Kirk Douglas dans le rôle du colonel Dax)

Commémoration.Commémoration.Commémoration.
Commémoration.

Si je devais rendre un hommage à un protagoniste de cette absurdité planétaire c’est à Nicole Girard-Mangin que je l’adresserais. Elle fut la première et seule femme médecin militaire au front. En dépit des lazzis quotidiens de ces confrères mâles, jaloux qu’elle ait pu se hisser à leur hauteur, voire dirais-je, beaucoup plus haut qu’eux, elle eut un comportement admirable. Malgré cela, après l’armistice elle fut rendue à la vie civile sans honneur ni décoration. Atteinte d’un cancer incurable, elle se suicida en 1919, sans doute désespérée par l’ingratitude des hommes. Quant aux morts de Verdun, français et allemands, ce sont avant tout des victimes, oui, les victimes abusées du premier grand holocauste du vingtième siècle qui décupla la fortune des Krupp, des Wendel et de tous les maîtres de forge d’Europe et d’Amérique. On faisait chanter aux poilus qui montaient au front « Mourir pour la Patrie » le chant des Girondins puis des Communards, odieusement récupéré par la bourgeoisie dirigeante. En fait, loin de tomber pour la patrie, ils tombaient pour le grand capital et les marchands de canons. Quant à Pétain, le prétendu vainqueur de Verdun pour avoir simplement écrit : « Ils ne passeront pas » ( s’ils ne sont pas passés à l’époque c’est essentiellement grâce à la ténacité des poilus), il fut démenti car ils finirent quand même par passer, 24 ans plus tard, et cette fois, loin de résister, il collabora avec eux entrainant la France dans l’une des périodes les plus troubles de son histoire. Alors voyez vous, moi, ce centenaire de la bataille de Verdun me rend triste, profondément triste car je repense à tous ces millions de jeunes européens fauchés dans la fleur de l’âge, non pour un quelconque idéal, mais uniquement pour satisfaire l’orgueil des classes dirigeantes et les volontés expansionnistes des capitalismes nationaux. La mondialisation a élargi le champ du possible. Les deux grands conflits mondiaux ne nous ont pas assagis. Nous sommes toujours en guerre.

Commémoration.Commémoration.Commémoration.
Commémoration.

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