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Un vol de papillon.

 

J’ai rencontré une fois la réalisatrice Margarethe Von Trotta. C’était dans les années 90 au cercle, annexe de Lucas Carton, que dirigeait le grand chef étoilé Alain Senderens décédé cet été. Nous avions bien sûr parlé de Rosa Luxemburg. Elle venait de réaliser un excellent film sur cette femme exceptionnelle qui, avec Karl Liebknecht, avait été l’un des piliers du mouvement spartakiste. Assassinés tous deux par la soldatesque allemande de la République social-démocrate de Weimar en 1919, ils faisaient et font toujours partie des héros de mon panthéon personnel.

J’ai vu la plupart des films de Margarethe Von Trotta, dont le tout premier qui m’avait beaucoup marqué : « L’honneur perdu de Katharina Blum » et plus tard, « Les années de plomb ». J’ignorais qu’elle en réaliserait un, sur Hannah Arendt et quand il fut diffusé en 2012, 2013, il m’échappa, comme un papillon qui passe trop vite pour qu’on ait le temps d’y attarder son regard. Par bonheur, les chaînes de cinéma font ressurgir de l’oubli ces vols éphémères et nous donnent la possibilité de revoir ce qui a, une première fois, échappé à notre attention. Et hier donc j’ai vu, à la maison, le fameux film sur cette philosophe allemande d’origine juive mais laïque, qui fut dans ses jeunes années l’élève admirative d’Heidegger, puis sa secrète maitresse. Quelle que soit la position ambiguë du philosophe sous le régime de Hitler à l’encontre du judaïsme, elle restera fidèle à leur relation et au souvenir du rôle de sa pensée dans son propre parcours. Par-delà la guerre et l'exil, Hannah Arendt se fera l'infatigable promotrice du penseur allemand, aussi éminent que controversé, pour avoir écrit entre autres « Seul le Führer lui-même est la réalité et la loi d'aujourd'hui et de demain »

Ayant fui l’Allemagne à l’avènement du nazisme elle y retourne après la Seconde Guerre mondiale, travaille pour une association d'aide aux rescapés juifs et reprend contact avec Heidegger, témoignant en faveur du philosophe lors de son procès en dénazification.

En Amérique elle mène avec brio une carrière universitaire de conférencière et professeur invité en Sciences politiques dans différentes universités : Berkeley, Princeton, où elle devient la première femme nommée professeur, Columbia, Brooklyn Collège etc. C'est également en 1951 qu'elle publie son livre «  Les Origines du totalitarisme », puis en 1958 « Condition de l'homme moderne », et le recueil de textes intitulé  « La Crise de la culture » en 1961.

Envoyée par le New Yorker  couvrir le procès d’Adolf Eichmann, elle se met à dos tous les dogmatiques du sionisme, en signalant que l’horreur n’aurait pu être aussi totale sans la complicité de certains juifs et surtout elle insiste sur le fait que Eichmann n’est pas le mal incarné comme le pense la totalité des médias et la plupart des intellectuels. Pour elle, c’est un homme « insignifiant » qui a abandonné son « pouvoir de penser » pour n'obéir qu'aux ordres. Ayant renié cette « qualité humaine caractéristique » qui consiste à distinguer le bien du mal, et, en n'ayant « aucun motif, aucune conviction personnelle, aucune intention morale » il est, dit Annah Arendt, devenu incapable de concevoir des jugements moraux.

D'un point de vue philosophique, ce qui est en cause dans les actes affreux qu'il a commis n'est donc pas tant sa méchanceté que sa « médiocrité » - d'où l'expression « banalité du mal ». A ses détracteurs qui l’accusent de défendre le criminel nazi, elle rétorque : « comprendre ne veut pas dire pardonner » Bref au lieu de hurler avec ceux qui ne voit dans cet individu qu’un monstre, elle essaie d’expliquer qu’il suffit d’un contexte politique particulier, pour qu’émergent des Eichmann qui, avec une méticulosité de fonctionnaire zélé, enverront, comme il l’a fait lui-même, des millions de gens à la mort. Mais ça, le jeune Etat d’Israël qui déracine des populations palestiniennes pour se créer son propre « lebensraum »  ne veut pas l’entendre.

En revanche, sa franchise et sa lucidité lui vaudront toujours la sympathie d’un fan club d’étudiants qui ne rateront aucun de ses cours.  

Je ne vais pas vous raconter le film mais j’avoue avoir été subjugué par le parcours et l’élévation intellectuelle de cette femme d’exception et par le talent avec lequel Margatrethe Von Trotta l’a faite revivre.

 

JB   

 

 

 

 

 

 

 

 

Un vol de papillon.Un vol de papillon.
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