Le mien manque d'ivresse. ( Glissez sur la pub)
Le bateau trompeur
Balloté par le léger clapotis de l’eau
Je m’ennuyais, amarré à un quai sinistre
Entre deux gros chalutiers rayés des registres
Qui rouillaient dans ce bassin plein de vieux rafiots
J’avais la certitude d’être dans un mouroir
Et destiné à brève échéance à la casse.
Comment ne pas être atteint par le désespoir ?
J’étais comme un mourant qui tristement trépasse.
Soudain des bruits me tirèrent de mon agonie
On rebouchait mes fissures, changeait mes cordages
Et remettait à neuf tout mon accastillage.
Bientôt je repris forme, me sentis rajeuni.
Mes mâts restaurés scintillaient sous les étoiles
Sur le mât principal on hissa la grand-voile
Et aux aurores, enfin, on largua mes amarres
Toute ma structure grinça durant ce lent départ.
Alors que je commençais à peine à revivre,
Je me sentis instable comme si j’étais ivre
Je quittais incrédule ce lugubre bassin
Aux eaux noires qui exhalaient des miasmes malsains.
Par un étroit chenal je tanguais vers la mer
Qui s’ouvrit à moi comme une femme amoureuse
Etalant devant ma proue ses bleuités claires
Frangées de vaguelettes d’une blancheur laineuse.
Le soleil émergea de cette onde paisible
Tout là-bas sur la ligne légèrement incurvée
De l’horizon lointain qui me faisait rêver
A un éden caché sans doute inaccessible.
Sous ses feux rasants les flots se muèrent en or.
J’ai un instant cru qu’en vérité j’étais mort,
Que jamais je n’avais quitté mon amarrage
Et que c’est l’au-delà qui m’offrait ces mirages.
J’ai vu autour de moi danser des dauphins rieurs,
Aperçu le jaillissement d’une baleine blanche
Dans un nuage d’écume chatoyant de lueurs
Et senti des requins frôler ma coque étanche.
Des myriades de poissons, vifs comme des projectiles,
Semblaient vouloir jouer avec moi à saute-mouton
Mais ceux qui n’avaient pas une âme de volatile,
Heurtant un mât, venaient s’écraser sur mon pont
Qui vibrait sous leurs frétillements d’asphyxie.
Quand au mitan du jour, il n’y eut plus de brise,
Dans les rutilements d’une vastitude exquise
Je connus une langueur proche de l’ataraxie.
Mon réveil fut brutal. Des nuages fuligineux
Me cachaient les lointains, enténébraient les cieux.
Des éclairs poignardaient une mer déchaînée
Qui d’un coup de boutoir faillit me retourner.
La suite juste après les photos
L'usurpateur.
De très vieux souvenirs surgirent de ma mémoire
Oui, j’avais jadis survécu à des tempêtes,
Qui m’avaient soulevé comme une simple allumette
Et lâché dans leurs creux en forme d’entonnoir.
Une fois encore, de justesse, j’évitai la casse
Quand je me rapprochai de la mer des Sargasses
Où les vents essoufflés allaient s’éteindre d’eux-mêmes
Ne plus gonfler mes voiles, me laisser à la traîne.
Au bout de plusieurs jours d’accablantes lenteurs
Des claquements secs me tirèrent de ma torpeur.
Les toiles autour des mâts se bombant à loisir
M’annonçaient qu’il était grand temps de repartir.
Et dès lors j’ai vécu une symbiose incroyable
Avec une mer qui était le miroir des cieux
Le jour, nimbée de jade aux reflets prodigieux
Et la nuit infusées de luisances innombrables.
Mes lunes étaient sublimes et mes soleils glorieux.
J’ai vu les lactescences de mondes inaccessibles
Qui pourtant me semblaient si proches de mes yeux,
Et des aubes enivrantes aux couleurs indicibles.
Parfois un vent retors me donnait de la gite,
Je croyais voir des îles dans les brumes de chaleur.
Des goélands aux ricanements insolites
Me frôlèrent un matin de fort mauvaise humeur.
Sans doute recherchaient-ils les dorades dorées
Cachées dans des abysses aux couleurs outremer,
Puis des dauphins rieurs, rarement timorés,
M’encerclèrent pour me guider en vue de la terre.
Et là j’ai aperçu les plumeaux des palmiers
Pareils à des chapeaux d’exotiques guerriers
Alignant en bon ordre leur long corps vertical
En première ligne d’une dense forêt tropicale
J’atteignis l’embouchure d’un fleuve aux lourds limons.
Sur ses rives où vivaient des Indiens Galibis,
Des enfants chahuteurs jouant les rodomonts
S’enfuirent en me voyant approcher des gourbis.
Etais-je pris pour le spectre d’un bateau disparu ?
Mon pont fut envahi de villageois ventrus.
Nourris par un Etat soucieux de leur bien-être,
Ils avaient tous perdu la ligne de leurs ancêtres.
Un chamane qui connaissait les anciennes cultures
Emplumé tel un paon vint danser à ma proue
Puis en psalmodiant s’efforça de faire une roue
Sans majesté, hélas, et s’écria : «Arthur » !
Exaltés ainsi qu’un peuple de passereaux
Les Galibis me prirent pour « Le Bateau Ivre »
Moi qui dans les noirceurs n’aurais pas pu survivre
Ni insuffler du génie à Arthur Rimbaud !
Qu’importe ! Me voici paré de fleurs, adopté,
Soudain vénéré à l’égal d’une déité.
Cette confusion me gêne mais rassure mon cœur
A lui la postérité, à moi le bonheur.
Jean Bertolino
VIVA !
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