Un héros Oublié
Il y a des cas où la complicité d’un crime
Est, pensait Sade, préférable à la délation.
Pour le « divin marquis » qui en fut la victime
Cet acte était bien pire que ses dépravations.
Quand les Versaillais à Paris firent irruption
Pour châtier les Communards, hélas, défaits
Cent soixante-seize mille lettres de dénonciation
Furent adressées au général de Galliffet
Ce massacreur aussi eut droit à un surnom
Et fut appelé « le marquis aux rouges talons »
Toute conflagration engendre des délateurs
Des semeurs de cadavres et des êtres de valeur
Dans les années quarante, sous l’occupation
Le héros de Maché, faubourg de Chambéry
Était notre facteur, un homme d’exception
J’ignore son prénom. Il s’appelait Abry,
« Avait de la gloriole et un bout de drapeau »
Aurait dit Jules Vallès, auteur de « L’Insurgé ».
Tous les courriers adressés à la gestapo
Il les subtilisait, non pour les expurger –
C’eût été impossible – mais pour les décoller
A la vapeur d’eau et en lire le contenu.
Puis, il les refermait et, une fois recollées,
Les postait mais « les trahis » étaient prévenus.
La police nazie arrivait toujours trop tard
Et s’intriguait de ces échecs continuels
Je les revois quelquefois dans mes cauchemars
Tous vêtus de cuir noir, avec des airs cruels.
Le souvenir du postier stopant son vélo
Juste devant mon père pour lui dire ces mots :
« Sauve-toi vite Marius, un salaud t’a vendu »
Me revient parfois et ne s’est jamais perdu.
J’aime me remémorer cette image ancienne,
Certes un peu sépia mais parfaitement nette.
Mon père, le jour même, prit la poudre d’escampette
Et s’en alla rejoindre un maquis en Maurienne.
Maché, tel « le petit monde de don Camillot »
Était un quartier « rouge » qui aimait son curé :
Un truculent chanoine à l’esprit déluré
Qui haïssait les « boches » et tous les "collabos".
Les délateurs connus ne vivaient pas longtemps
Et n’osaient même plus sortir en promenade
Car, tôt ou tard, ils tombaient dans une embuscade
Que leur réservaient de clandestins partisans.
La gestapo comprit au bout d’un certain temps
Que ses échecs répétés venaient de la poste
Le facteur Abry, peu soucieux de riposte,
Fut surpris une nuit, en plein agissement.
Alors qu’il recollait des lettres anonymes
Sa porte fut défoncée et on le captura
Ensuite, pour le faire parler, on le tortura
Dans une geôle qui étouffait les cris des victimes.
Supplicié il le fut, bavard j’en doute fort
Je le vois mal céder aux nazis tortionnaires
Lesquels, leur sale besogne accomplie, le jetèrent
Dans un train en partance pour un camp de la mort.
On le plaignit beaucoup dans notre vieux faubourg
Le curé dans un sermon lui rendit hommage
A la fin de la guerre n’étant pas de retour
Le courageux facteur disparut tel un nuage.
Les traitres ne manquaient pas dans la dernière guerre
Mais de grands résistants lavèrent ce déshonneur
Ces années-là furent riches de héros légendaires
Le plus cher à mon cœur, c’est Abry le facteur
JB
VIVA !!
/image%2F1297919%2F20220104%2Fob_2d6031_241965885-10220730996689928-5143458332.jpeg)
/image%2F1297919%2F20260508%2Fob_ad140a_95933649-10217442778686533-42371233765.jpg)
/image%2F1297919%2F20260508%2Fob_0522dd_96276196-10217442779566555-57294066539.jpg)
/image%2F1297919%2F20260508%2Fob_66e7fd_95983834-10217442777846512-26910550396.jpg)
/image%2F1297919%2F20260508%2Fob_be33f0_96520187-10217442778766535-28766862449.jpg)
/image%2F1297919%2F20260508%2Fob_463783_96421775-10217442778166520-39431310011.jpg)
/image%2F1297919%2F20260508%2Fob_da72d6_96424887-10217442777766510-84193710296.jpg)
/image%2F1297919%2F20260508%2Fob_179be0_96574478-10217442779646557-16811560018.jpg)